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Guide de Guadeloupe

LES 'IMMIGRES' DE GUADELOUPE

Numéro 329, 330 et 331 de 2005 du Petit Journal de Montmain


Rédigé le Vendredi 12 Février 2010 à 08:50 commentaire(s)
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Revenons sur une période assez mal connue de l’histoire de la Guadeloupe, au cours de laquelle l’Archipel dû faire appel à d’importants apports de travailleurs immigrés (je dis bien "immigrés" et pas "esclaves").


À la suite de la seconde abolition de l’esclavage, en 1848, qui heureusement fut définitive, plusieurs raisons se conjuguèrent pour créer un important déficit de main d’œuvre dans les plantations de cannes à sucre.
Il y eut, et nous en avons déjà parlé, le refus de nombreux affranchis de reprendre le travail dans les plantations, car ils assimilaient celui-ci à leur ancien état d’esclaves (ce qui n’était pas tout à fait faux). Mais il y eut surtout une raison structurelle, longtemps passé sous silence, l’ "usure" rapide de cette main d’œuvre.
Le travail de la canne à sucre était un travail très pénible et les conditions de travail et de vie, dans les plantations, étaient mauvaises, d’où la mortalité des travailleurs était très importante. Les esclaves ne dépassaient pratiquement jamais l’âge de 50 ans et leur espérance de vie, établie sur une moyenne, était beaucoup plus faible.

Il faut se souvenir, qu’au XVIII° siècle (pratiquement un siècle avant l’abolition de l’esclavage), les Encyclopédistes estimèrent le nombre d’esclaves, au travail dans les plantations de l’ensemble de l’Amérique, à cinq à six cent mille, alors qu’ils évaluèrent à neuf millions le nombre de ceux-ci qui quittèrent l’Afrique jusqu’à cette époque (aujourd’hui nous dirions plutôt quinze millions). On sait que la mortalité au cours des voyages était importante, mais elle n’explique pas tout, la mortalité dans les plantations était beaucoup plus importante encore. Des études ont montré que la durée moyenne de l’activité d’un esclave était de l’ordre de dix ans, d’où la nécessité d’un renouvellement fréquent de "l’outil de production".

Pendant la période de libre accès au marché des esclaves, cela ne posait pas de problèmes insurmontables, il suffisait de remplacer ceux qui étaient défaillants et l'on pouvait même accroître sa production en augmentant le nombre des esclaves de la plantation.
L’abolition de l’esclavage priva les Planteurs de cette source inépuisable de main d’œuvre et accéléra, au contraire, l’indisponibilité des travailleurs. La chute de la production atteint rapidement des niveaux catastrophiques.

Nous allons voir quelles furent les solutions à cette crise, envisagées ou mises en œuvre, par les autorités locales, encadrées par le pouvoir politique métropolitain, en grande partie sous le Second Empire.
Cette étude se base essentiellement sur "L’Historial Antillais", édité par la société DAJANI, en 1980, et, plus particulièrement sur les remarquables travaux de Messieurs ADELAIDE et BLANCHE.

La densité et l’intérêt du sujet nous contraignent à le fragmenter en trois épisodes, qui bénéficieront d’une certaine autonomie.

Voyons d’abord quel était l’état d’esprit des esclaves un peu avant l’abolition.


L'ATMOSPHERE A LA VEILLE DE L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

D'après le roman de Lafcadio Hearn, YOUMA

Pourtant le pays avait beau déployer tout son enchantement, les cœurs des colons demeuraient lourds. Pour la première fois depuis bien des années, la récolte se faisait avec difficulté, les moulins étaient silencieux, car les bras manquaient pour les alimenter. Pour la première fois depuis des siècles, l'esclave refusait d'obéir, et le maître craignait de le punir.
La République de 1848 venait d'être proclamée, et la promesse de l'émancipation avait provoqué dans les esprits simplistes des nègres une fermentation d'idées fantastiques, ils s'étaient mis à rêver de libres donations de plantations, et de richesse ; ils entrevoyaient un repos perpétuel gagné sans effort, une vie paradisiaque pour tous. Ils savaient pourtant ce qui résultait, à l'ordinaire, de la liberté accordée à certains d'entre eux pour des services exceptionnels ; ils étaient familiarisés avec la vie des classes libres ; mais ces exemples n'avaient guère de valeur pour eux, la liberté que leur donnait le béké ne ressemblait en rien à cette espèce particulière de liberté accordée par la République.
Malheureusement, ils avaient de mauvais conseillers qui les encourageaient dans ces divagations : c'étaient des hommes de couleur qui entrevoyaient, dans la transformation sociale qui s'annonçait, de plus belles occasions politiques. La situation avait tout à fait changé depuis le temps où les esclaves et affranchis avaient combattu ensemble pour les planteurs, contre Rochambeau et le républicanisme, contre la bourgeoisie et les patriotes. La méfiance que les hommes de couleur avaient témoignée à la première Révolution s'expliquait par la conquête de l'île par les Anglais. Elle avait contribué à maintenir l'ancien régime pendant encore un demi-siècle. Mais durant ce demi-siècle, la classe affranchie de couleur avait obtenu tous les privilèges que les préjugés ou la prudence lui avaient refusés jusque-là. Les intérêts des gens de couleur cessèrent d'être confondus avec ceux des blancs. Ils avaient obtenu tout ce qu'il était possible d'obtenir par la coalition ; ils savaient maintenant que l'esclavage était irrémédiablement condamné, non par le simple fait d'une convention, mais par l'opinion du XIXe siècle. On leur avait promis le suffrage universel. Or, à la Martinique, il n'y avait guère que deux mille blancs, et il y avait cent cinquante mille nègres et métis".

LES 'IMMIGRES' DE GUADELOUPE

LA GUADELOUPE IMPORTE DES TRAVAILLEURS – Partie 1/2

LE PROBLEME DU TRAVAIL A L'ABOLITION

Des grands problèmes auxquels étaient confrontés les commissaires généraux chargés de la mise en place de l'abolition de l'esclavage, celui du travail était sans doute à leurs yeux le plus urgent et le plus important : La continuation ou la reprise du travail sur les habitations, cellules de base de la vie économique des îles, pouvant être considérée comme la preuve de la réussite de l'œuvre d'émancipation, en même temps que la condition sine qua non de la survie des Iles.
La situation, au premier abord pouvait paraître préoccupante et pleine d'incertitude. Il semble bien que sur les habitations se soit poursuivi, ou accentué, la suspension de travail déjà observée dans les semaines qui précédèrent l'émancipation. Le contraire aurait d'ailleurs été étonnant ; euphorie de la libération, va et vient d'affranchis, hier plus ou moins rivés à une habitation.
Ultérieurement le Procureur Général de la Guadeloupe, Bayle-Mouillard, fera allusion à un demi-nomadisme qui affectait en particulier les jeunes affranchis. Cérémonies d'accueil aux nouvelles autorités, plantations d'arbres de la liberté (ainsi il est indiqué qu'une plantation d'arbres aux Vieux-Habitants avait attiré "un grand nombre de personnes des environs...), cérémonies religieuses : autant de facteurs de perturbation du travail, déplorables, bien entendu, aux yeux des colons.

Enfin, la politique de reprise du travail, au bénéfice des anciens maîtres, se heurtait çà et là à des revendications confuses de la part des anciens esclaves, revendications portant atteinte au sacro saint principe de la propriété (que les abolitionnistes, rappelons-le, n'entendaient nullement mettre en cause). N'attendent-ils pas pour travailler un partage des terres ?

Le problème des cases semble avoir cristallisé les aspirations à la propriété des affranchis : les cases leur appartiennent-elles, en particulier s'ils les ont construites avec leur pécule, ou appartiennent-elles au propriétaire du terrain ? L'appropriation des cases par les affranchis, n'aurait-elle pas été une atteinte au droit des "habitants" et surtout ne les priverait-elle pas d'un moyen de pression sur ces affranchis ?


LE DEFICIT DE TRAVAILLEURS

En 1847, la Guadeloupe totalisait une population d'environ 82 000 esclaves. En faisant abstraction des esclaves domestiques, des artisans et des vieux, nous estimons à environ 50 000 le nombre de travailleurs qui avaient contribué à la récolte de la canne et à la production de 37 994 tonnes de sucre.
Quand le problème de la main-d'œuvre s'est posé sérieusement les demandes d'immigrants se sont élevés entre 15 et 18.000. Ce chiffre assez important avait conduit le comité d'immigration à souhaiter que Régis conduise 10.000 travailleurs africains dans la colonie sans toutefois demander à la Compagnie générale maritime de stopper le recrutement des 5.000 indiens entrepris en Inde. Les plantations avaient bien un déficit de main-d'œuvre de 15 à 20 000 ouvriers en dessous duquel la canne n'est pas rentable. Le déficit de main-d'œuvre n'a pu être comblé par l'arrivée des Indiens à partir de 1854 : la production ne s'est guère améliorée.


LA COLONIE SE PREPARE A RECEVOIR DES IMMIGRES

Pour contenir cette masse de travailleurs attendue et l'empêcher de tomber sous l'influence néfaste de l'ancienne population, le Ministre des colonies prescrivit la révision des lois qui régissaient le monde du travail. Il fallait réexaminer la codification des règlements sur le mouvement de la population, le régime du travail et celui des ateliers publics pour l'exécution des condamnations à l'amende et aux frais.
Une fois de plus, la machine répressive, qui jadis réglait les comportements de l'esclave pour assurer la protection des colons allait tenter d'assurer la sécurité du pays, plutôt que la remise en place de son économie.
De cette révision, il sortit le décret du 2 décembre 1857, dont les 147 articles encadraient fermement le travail des affranchis.


LA QUETE DES IMMIGRES - POURQUOI L'AFRIQUE ?

Au début de 1857, le Conseil général de la Guadeloupe tint une session extraordinaire pour faire le bilan de l'immigration et étudier comment l'envisager à l'avenir.
Des sources auxquelles on avait fait appel, il ressortait :
1° - Qu'en Inde, les établissements français étaient gênés par les recrutements qui se faisaient à Madras pour les Antilles anglaises et Demerary. Les Indiens d'autre part étaient peu enclins à s'expatrier car les travaux entrepris par la Compagnie anglaise des Indes et le retour favorable qui s'était opéré dans l'équilibre des saisons, après la sécheresse de 1853 à 1855, promettaient de résorber le chômage. Par conséquent les grandes habitations des colonies françaises avaient peu d'espoir de recevoir de l'Inde la main-d'œuvre qui leur était toujours nécessaire.
2° - En Chine, la maison Arnaud-Touache subissait les conséquences de la participation des français dans la guerre de l'opium et ne paraissait en l'état de fournir les travailleurs attendus.
3° - L'expérience tentée à Madère n'avait pas été très concluante malgré le nombre de ceux qui en étaient partisans. Le Conseil jugeait les Madériens comme une race faible, qui ne convenaient qu'aux caféières où d'ailleurs ils s'étaient retirés à la fin de leur contrat. On ne pouvait penser à eux pour augmenter la production sucrière.
4° - Il y aurait enfin abus à renouveler l'expérience déjà faite des cultivateurs européens.
Donc, il était temps d'abandonner tous les préjugés relatifs à l'Afrique et de lui demander une fois de plus sa population.

De tous les travailleurs, l'Africain est celui qui coûte le moins et qui résiste le mieux aux conditions de travail sous les tropiques.
La France allait reprendre 10 ans après, l'expérience qu'avait déjà faite l'Angleterre, puisqu'au lendemain de l'émancipation, les colonies anglaises pensèrent à recruter des travailleurs en Afrique. En effet, le 6 février 1843, Lord Stanley, secrétaire d'état des colonies adressa au Gouverneur de Sierra Leone une dépêche qui informait ce dernier que le gouvernement de sa Majesté avait décidé de prendre la direction de l'émigration de la côte occidentale d'Afrique pour les colonies des Indes occidentales. Cette décision faisait suite à une série d'enquêtes, d'essais et de rapports établis de 1840 à 1843.
Sur le modèle des recrutements anglais, le Ministre secrétaire d'état à la Marine et aux Colonies conclut, le 6 janvier 1857, un traité avec la Compagnie Maritime. Celle-ci devait conduire en Guadeloupe 600 travailleurs africains âgés de 12 à 25 ans, engagés pour 6 ans et réclamant un salaire mensuel de 12 à 15 F. On pensait, que tous frais compris, le coût du Noir rendu à la colonie n'excéderait pas 129 F pour l'ouvrier adulte et 110 F pour le non adulte.

Le retour à la côte africaine se fit à bord du Siam, navire appartenant à la Compagnie Générale Maritime et commandé par le capitaine Trébuchet.
Parti de Marseille le 24 février 1857, il arrive à Gorée le 17 avril. Mais après avoir quitté Cadix où il avait fait une escale, une avarie l'avait contraint à relâcher à Madère du 6 au 23 mars.
À Gorée, jusqu'au 27 avril, il embarque les délégués de l'administration qui, comme dans le cas de l'immigration anglaise, doivent être garants de la bonne marche des opérations et fait route vers l'archipel des Bissagos.
Après 52 jours, jusqu'au 9 juillet, il ne réussit que 2 engagements aux Bissagos. C'est alors qu'il se rend dans les Iles du Cap-Vert. Mais du 21 au 27 juillet, il n'avait encore recruté que 72 engagés, quand, par crainte d'une épidémie de petite vérole, il dut mettre un terme à ses opérations.
Finalement ce sont 71 engagés que la Compagnie Générale Maritime livra à la Guadeloupe le 1er septembre 1857 après 35 jours de traversée.
Ainsi, plus de 6 mois s'étaient écoulés entre le départ de Trébuchet de Marseille et son arrivée à Pointe-à-Pitre et il n'avait livré qu'un petit nombre de travailleurs.
Ce maigre résultat, allait-il mettre un frein à l'immigration africaine ?

L'expérience d'engagements de travailleurs africains libres n'ayant pas été concluante, on prit la détermination de se procurer les ouvriers qui manquaient aux colonies en adoptant le système d'immigration par voie de rachat et de libération immédiate. Beaucoup de propositions d'introduction d'africains arrivèrent en Guadeloupe, émanant de la Compagnie Générale Maritime", des capitaines Maes, Chevalier, Simon et de la maison Régis de Marseille.


LA PROPOSITION REGIS

La maison Régis allait l'emporter sur ses rivaux. Sa proposition formulée le 4 mars 1857 retint l'attention de l'amiral Hamelin, ministre de la marine et des colonies qui l'approuva le 27 mars de la même année.
Elle intéressait d'autant plus qu'on réclamait des hommes des ethnies Ibon, Mende, Radda, "populations connues et appréciées" et que la maison Régis avait ses comptoirs dans les environs du territoire où se trouvent les Radda.

Par son offre de mars 1857, Régis s'engageait à introduire en Guadeloupe 10 000 engagés africains dans un délai de 3 à 6 ans.
Celui-ci fut d'abord examiné par le Conseil privé de la Guadeloupe dans sa session du 9 mai. Puis le Conseil général le discuta et l'amenda le 19 mai 1857, réduisant le nombre à 5.000, pour des raisons financières.
Le Conseil général se prononça en faveur de cette immigration, parce que "la race africaine était plus forte que la race indienne et moins turbulente que la race chinoise".
Mais aussi parce que "l'Afrique seule pouvait fournir des femmes en nombre suffisant et travaillant à l'égal des hommes, à la différence des femmes indiennes de complexion délicate et de formes exiguës. Il était important que les femmes viennent, car plus dociles, elles pouvaient se plier plus facilement aux exigences d'une position nouvelle".
Cependant les colons conscients de ne plus pouvoir employer les moyens de coercition légaux du temps de l'esclavage, ni bénéficier du concours des anciens esclaves pour initier les nouveaux, se demandaient ce qu'ils allaient en tirer et craignaient de faire un mauvais investissement.


L'APPEL AUX "CONGOLAIS
LA SITUATION DU CONGO EN 1857


Si les différentes puissances colonisatrices s'étaient déjà sporadiquement installées dans les parties septentrionale et centrale de la côte Ouest africaine, et ne pouvaient donc autoriser cette forme nouvelle de "traite des noirs", le Congo restait encore en 1857 le territoire de prédilection des Américains, Portugais et Brésiliens qui s'adonnaient au commerce des hommes en direction du Brésil et de Cuba, où l'esclavage n'était pas encore aboli.


LE "MARCHE DE M'BORNA ".

Fondé par les Portugais à 70 milles environ de l'embouchure du fleuve Congo, ce grand marché d'esclaves consistait en un amas de baracons construits sur le bord même de la rive droite, sur près de 30 milles de largeur (abstraction faite des îles montagneuses qui en obstruaient le cours rapide et ne laissaient apercevoir la rive gauche que par échappées).
Dans la saison sèche, en août et en septembre, il se vendait sur la place de M'Boma jusqu'à 200 esclaves par jour aux nombreux baraconniers qui se les disputaient. Le prix d'un esclave au Congo oscillait entre 16 et 60 pièces de cauris (48 et 180 F) suivant les saisons ou l'importance des demandes de l'Amérique.


L'INSTALLATION DE REGIS

C'est donc au Congo et à M'Boma que Régis se dirigea pour sa sale besogne. Dernier arrivé dans ce paradis des négriers, il n'eut pas la tâche facile. En effet , l'hostilité des Anglais, des Portugais et des Américains était grande. Mais chaque négrier opérait de façon individuelle.
Dans cette jungle, il fallait trouver un moyen efficace pour se tailler sa place au soleil. Trois possibilités s'offraient :
1 - Opérer par bâtiments isolés parcourant la côte avec un agent d'émigration, délégué du gouvernement.
2 - Par établissements permanents à terre surveillés par un délégué contrôlé par le chef de division. Dans ce cas, les noirs réunis aux dépôts étaient expédiés aux colonies par voie du commerce.
3 - Enfin par établissements analogues à ces derniers avec cette différence capitale que le recrutement et le transport se feraient par les soins et les moyens du gouvernement.

On a dit à l'époque que les deux premiers moyens n'ont pas été encouragés, parce que le gouvernement français ne pouvait faire confiance à un capitaine qui agirait seul, ni mettre à sa disposition un croiseur qui l'accompagnerait dans tous ses déplacements élèverait de beaucoup le coût de l'opération.

Nous faisons une tout autre analyse. Les colonies d'Amérique demandaient un grand nombre d'engagés. On ne pouvait lier leur développement à des arrivés fantaisistes d'immigrants, car les Portugais et les Anglais présents dans tous les points de traite rendaient la compétition difficile. Il fallait monter aux yeux des congolais une opération de prestige pour avoir la confiance des chefs et d'autre part ruiner les concurrents qui, nous l'avons déjà dit opéraient de façon individuelle.
Une telle opération, pour réussir, avait besoin du concours du gouvernement.

À l'entrée du fleuve, les jalons de la factorerie Saint-Victor furent posés. Cet établissement, d'un accès facile aux navires, était destiné au dépôt général des travailleurs recrutés à l'intérieur et devrait accueillir un millier d'esclaves.
Des magasins et logements furent construits à Punta da Lenha distant d'environ 30 milles de Saint-Victor pour servir de lieu de repos aux émigrants qui se rendaient au dépôt. On n'y pouvait loger que 60 individus.
Un troisième établissement d'une capacité d'hébergement de 200 personnes s'éleva à M'Bauma, lieu le plus important du recrutement et distant de 35 milles de Punta da Lenha.
Toujours sur les conseils de Protêt, Daumas fit l'acquisition d'une factorerie à Cabinda en vue de faire à Loango un vaste établissement d'une capacité de 500 hommes, pour continuer l'opération si un accident imprévu arrêtait momentanément les opérations au Congo.

L'ensemble des factoreries "rachetait" quotidiennement 24 esclaves en moyenne (15 à M'Bauma, 3 à Punta da Lenha et Saint-Victor et 6 à Loango) au prix moyen de 35 pièces de cauris, soit 105 F.
Les femmes et surtout les adolescents coûtaient quelques centimes de moins.
Cependant le prix du rachat était extrêmement variable. Il pouvait tomber pour un adulte à 14 pièces (42 F à Loango) et s'élever à 60 pièces (180 F) quand plusieurs négriers attendaient leur chargement sur la côte.


EMBARQUEMENT ET VIE A BORD

Il ne s'agissait plus de transporter des esclaves, mais des émigrants. Les conditions de confort, d'hygiène et de nourriture furent donc revue par les représentants de l'administration. Mais le transport se faisant par des sociétés privées, des dérives étaient toujours possibles. L'eau était la denrée qui posait le plus de problème. Pour éviter les eaux polluées africaines, elle était amenée de Guadeloupe ou de France métropolitaine. Comme il en fallait une moyenne de 3 litres par jour et par personne, il en fallait une quantité importante, qui occupait beaucoup de place à bord, dans des conteneurs métalliques. C'est à ce niveau-là que se posèrent le plus de problèmes. Dix pour cent de mort, parmi les émigrants, au cours d'un voyage, n'était pas chose rare.


BILAN DE L'OPERATION REGIS

A - L'EXCLUSIVITE DU CONGO.


Régis, parrainé par Protêt qui l'avait officiellement installé au Congo, s'était imposé à la tête du trafic d'émigration vers les Antilles. Ici, nous ne nous sommes préoccupés que des émigrants destinés à la Guadeloupe, mais Régis fournissait également de la main-d'œuvre à la Martinique. Hors de toute concurrence, ses opérations conservaient un caractère de spéculation.
Il est vrai qu'il obéissait aux exigences de l'État français qui était responsable de l'émigration. Mais il obéissait passivement, guidé par ses intérêts.
Il est vrai également qu'il s'est plaint de ne réaliser que de médiocres bénéfices. Nous n'entrerons pas dans cette logique puisque nous considérons ce trafic comme une plaie dans l'histoire de l'humanité. Aussi nous ne retiendrons pas les solutions que suggérait Vallon (lieutenant de vaisseau) pour enlever ce caractère spéculatif. Au contraire, nous ne soulignerons jamais assez les préjudices qu'ont subis les victimes : - du fait que les capitaines de Régis, souvent incapables, et toujours en "en retard" faisaient des traversées désastreuses dans des parages dont ils ignoraient presque tous la navigation et dans des saisons où normalement les transports devaient être interdits.

- en raison de l'exiguïté des bâtiments où l'on entassait plusieurs centaines d'individus. Il en résultait un encombrement nuisible pour la santé, encombrements dont les conséquences sont graves, surtout lorsque les traversées sont longues.
Il est vrai que le 9 octobre 1858, la commission du port de Marseille avait pris des mesures efficaces et obligé Régis à ne prendre que 483 passagers à bord de la Stella au lieu des 800, qu'il avait pris lors de ses deux premiers voyages.
Selon lui, une telle action désorganisait son commerce. Plutôt que d'utiliser les places libérées en transport d'eau (seule boisson qu'avaient les malheureux passagers) et de vivres, ou tout simplement dans l'accroissement de la surface qui leur était réservée, il avait, dès 1860, recommencé à se moquer de la législation et pris un chargement excessif de passagers. Dans les années qui vont suivre, nous le verrons utiliser des bâtiments de plus petite taille comme la Marie jaugeant 267 tonneaux mais sur lequel il mettra 270 "émigrants".


B - LA FIN DES RECRUTEMENTS EN AFRIQUE.

En 1861, les engagements par voie de rachat étaient suffisamment connus par les abolitionnistes pour qu'ils élevassent des protestations. On se soucia des conséquences que pouvaient avoir ces recrutements sur les populations africaines. Le prix du rachat ne constituait-il pas une prime à l'esclavage ?
Napoléon qui avait déjà, à la suite de tels "inconvénients", interdit dès 1859, pareils recrutements sur la côte orientale d'Afrique, décida l'arrêt des recrutements à la côte atlantique d'Afrique.


C - OUVERTURE DU "MARCHE" INDIEN

Le 1er juillet 1861, une lettre de l'Empereur au Ministre des colonies informait de la signature d'un traité avec la Reine de Grande-Bretagne par lequel, Sa Majesté britannique autorisait dans les provinces de l'Inde soumises à la couronne l'engagement de travailleurs pour les colonies françaises.
"L'Inde devait fournir, de même que les possessions françaises de l'Afrique tous les travailleurs libres dont les colonies avaient besoin à partir de 1862.
Dans de telles circonstances, les recrutements d'africains par voie de rachat devaient être complètement abandonnés par le commerce français à partir de 1862 .
Régis avait encore un an pour continuer ses opérations. Cette fois il ne fut pas victime de l'état désastreux des finances de la caisse d'immigration mais des raisons politiques précitées. Son contrat ne fut pas renouvelé. L'arrivée du navire, la Marie le 20 juillet 1861 mit un terme aux importations de main-d'œuvre africaine par Régis pour la Guadeloupe. Mais pour n'avoir pas respecté les clauses du contrat qui stipulait que les non-adultes devaient être compris à concurrence de 1/10 du chiffre de travailleurs fournis, Régis avait dépassé les 5 000 africains initialement prévus. Par ses soins 6 651 africains avaient quitté l'Afrique pour la Guadeloupe, et 6 046 étaient arrivés à destination.
Cet arrêt brutal fut très vivement ressenti par Régis. Il multiplia les démarches pour infléchir l'Empereur. Rien n'y fît.


RECRUTEMENT DE NOIRS AMÉRICAINS

Parallèlement aux opérations de Régis, l'administration coloniale multipliait ses proches recherches de main d'œuvre.
Elle espérait détourner un certain nombre de travailleurs noirs américains qui quittaient le sud des États-Unis pour se réfugier au Nord. Selon le Washington National républicain, organe du Président Lincoln ces noirs devaient être exportés vers Haïti et l'Amérique centrale. Cette même Amérique qui venait d'abolir l'esclavage, commençait à craindre la grande et subite augmentation de la population noire désormais libre. Le docteur Fresnel partit le 21 juillet 1862 aux États-Unis, mandaté par le gouverneur de la Guadeloupe pour étudier le mode de recrutement de ces noirs. On pensait que la seule difficulté viendrait du fait que de tels travailleurs, habitués à une forte alimentation, ne pourraient être recrutés que par les habitants énergiques aptes à conduire leurs travailleurs et qui ne redoutent pas un excès de dépenses dont ils sauraient largement trouver la compensation.
Cette démarche intervenait à la suite d'une correspondance échangée entre Fresnel et James Redpath du bureau haïtien d'émigration à Boston le 16 septembre 1861.
Mais Fresnel, arrivé à Boston le 8 mars 1862, y décédait le 16 sans avoir commencé son opération.


LES VŒUX DE REPRISE DE L'EMIGRATION AFRICAINE

À partir de 1861 jusqu'à 1889, l'Inde va livrer 42.600 travailleurs à la Guadeloupe, mais les jugements de valeur des colons sur l'Indien ne vont pas beaucoup changer. L'Indien restait "une race faible, corrompue, incapable de fournir une somme de travail effectif en rapport avec les dépenses qu'elle engendrait. "Ces dépenses étaient dues à l'éloignement des lieux de recrutement qui entraînait des frais considérables. La Guadeloupe avait cessé d'inscrire à son budget des subventions pour introduction de travailleurs étrangers.
Dans ces conditions, la société du crédit foncier colonial, la compagnie marseillaise de sucrerie coloniale, le syndicat des fabricants du sucre et Saint Alary, propriétaire de l'usine Sainte-Marie du Moule qui étaient à la tête de la production sucrière, réunis en comité souhaitèrent que l'immigration de travailleurs recrutés sur la côte atlantique reprenne. Ce serait disaient-il moins coûteux et l'on obtiendrait des travailleurs plus robustes, de constitution plus appropriée au climat des Antilles et qui s'assimileraient plus facilement à la population autochtone.
Cette nouvelle tentative about à un échec définitif de reprise de l’émigration africaine. Ce sont donc des Indiens qui furent importés en masse, à partir de 1862.

LA GUADELOUPE IMPORTE DES TRAVAILLEURS – Partie 2/2

LES IMMIGRES DANS LA VIE DE LA GUADELOUPE

INCIDENCE ECONOMIQUE

En 1847, la Guadeloupe totalisait une population d'environ 82 000 esclaves. En faisant abstraction des esclaves domestiques, des artisans et des vieux, nous estimons à environ 50 000 le nombre de travailleurs qui avaient contribué à la récolte de la canne et à la production de 37 994 tonnes de sucre.
Quand le problème de la main-d'œuvre s'est posé sérieusement les demandes d'immigrants se sont élevés entre 15 et 18.000. Ce chiffre assez important avait conduit le comité d'immigration à souhaiter que Régis conduise 10 000 travailleurs africains dans la colonie sans toutefois demander à la Compagnie générale maritime de stopper le recrutement des 5 000 indiens entrepris en Inde. Les plantations avaient bien un déficit de main-d'œuvre de 15 à 20 000 ouvriers en dessous duquel la canne n'est pas rentable.
Le déficit de main-d'œuvre n'a pu être comblé par l'arrivée des Indiens à partir de 1854 : la production ne s'est guère améliorée.
Les premiers 314 travailleurs indiens arrivent en décembre 1854. La récolte a lieu de février à juillet. Ils n'ont été opérationnels qu'en 1855. Ceux de 1855 arrivent en mai. Le temps de s'acclimater, ils n'ont certainement pas travaillé à l'élaboration du sucre.
Ils sont 2015 en 1857 et la production est toujours stagnante.
La production n'augmente de façon spectaculaire qu'en 1858, avec l'action combinée des immigrants indiens et africains.
516 nouveaux travailleurs indiens participent à la récolte de 1860. Les Africains eux sont 2 143.
En 1862 les Africains sont 1 998 nouveaux pour environ un millier d'Indiens. Or cette année-là enregistre, avec 31 220 tonnes, la meilleure récolte depuis celle de 1847. Le redressement de la production était donc obtenu, et c'était pratiquement la conséquence de la venue des 6.000 travailleurs africains amenés par Régis.
Le déficit de la production de sucre, si l'on prend l'année 1847 comme référence, demeure, mais la reprise est faite. Elle ne continue pas en 1863, à cause de la sécheresse, mais aussi parce que l'importation de main-d'œuvre est arrêtée. Les conséquences sont plus profondes en 1864 et il faut attendre 1866 avec l'arrivée d'un nombre d'indiens assez important pour qu'elle reprenne.
Cependant, après 1850 la production sucrière ne dépend pas seulement de la main-d'œuvre. Elle dépend aussi des facteurs climatiques et des facteurs politiques qui échappent totalement au contrôle des colons. Sans exagérer le rôle joué par la venue des Congolais, nous constatons que l'importation de cette main-d'œuvre a eu des conséquences positives sur la production et elle est stoppée, malgré la volonté de ceux qui la réclament.
Facteurs climatiques et politiques ne sont pas les seuls freins à la croissance économique de la Guadeloupe.
Le gouvernement français réglemente la production guadeloupéenne en fonction des intérêts de la Métropole. La Guadeloupe reste une colonie et son sucre doit être acheminé par bâtiment français, en Métropole, pour y être vendu. La France, qui produit du sucre, ne permet pas au sucre colonial de se porter librement sur les autres marchés et elle exporte sur les autres marchés européens l'excédent qu'elle ne peut consommer. Cet excédent est composé en grande partie du sucre colonial.
En 1857, la sécheresse prolongée à Cuba et Porto Rico, les inondations et les gelées en Louisiane, produisent un vide sur les marchés étrangers et une véritable ruée sur les marchés français. 2 000 tonnes de sucre purent être vendues à des prix avantageux (891 F la tonne) sur les marchés déficitaires d'Amérique. Mais la production guadeloupéenne, qui avait baissé en 1857 de 0,19% par rapport à 1856 (considérée comme une mauvaise année), ne put tirer parti de ce cours avantageux.
Excités par la bonne vente de 1857, les industriels français construisent en France 58 nouvelles usines, portant ainsi à 341 le nombre des entreprises sucrières françaises. Un excédent considérable fut dirigé à vil prix, 485 F la tonne (45,56% en dessous du cours de 1857) sur les marchés étrangers.
Or la Guadeloupe avait obtenu cette année 1858, grâce au travail des immigrants sa meilleure récolte depuis 1847.
Le 3 juillet 1861 le Gouvernement français adopte une loi qui établit un nouveau tarif douanier dans les colonies. Désormais elles peuvent vendre leur sucre directement aux États-Unis et par bateaux américains. L'année suivante, 86 tonnes de sucre furent expédiées de Guadeloupe directement en Angleterre.
En dehors des fluctuations de cours et de marché que connaissait le sucre à la vente, un élément important et nouveau, l'engrais, grève son prix.
En 1843 et 44, les troupeaux étaient nombreux et le fumier abondant. 743 tonnes d'engrais pour une valeur de 130.110 F avaient suffi pour une récolte de 61.691 tonnes, soit 0,48% du prix de vente.
En 1860, les engrais étaient devenus indispensables, à cause de l'insuffisance du fumier de parc et de l'abandon des assolements. Ils représentaient 10 % du prix de vente du sucre.
L'immigration avait permis l'augmentation de la main-d'œuvre et l'accroissement de la production. Les colons donnaient un salaire aux ouvriers, d'autre part, ils remboursaient à la caisse d'immigration les avances et les frais de transports.
Le travailleur africain fourni par la Maison Régis coûtait annuellement (salaire + remboursements) 179,70 F, l'ouvrier africain introduit par les Chinois : 345 F.
Le salaire de l'affranchi resté sur les plantations revenait à 180 F par an.
Il faut donc se poser quelques questions. Il aurait été plus avantageux finalement d'accorder aux anciens esclaves de meilleurs salaires que d'importer de la main-d'œuvre. Ceci n'avait pas été possible à cause des préjugés des colons mais aussi à cause du paradoxe qui obligeait la Métropole à résoudre les problèmes des lointaines colonies, malgré ses visions parcellaires de leurs problèmes.


INCIDENCE DÉMOGRAPHIQUE

Du point de vue démographique, l'importation de main-d'œuvre avait constitué un véritable ballon d'oxygène pour la population, qui ne cessait de décroître depuis 1847.
De 1848 à 1856, elle passe de 129.109 à 128.983 habitants, après avoir atteint en 1854 son niveau le plus bas : 128.208.
Cette stagnation est due au taux élevé de la mortalité. Husson, directeur de l'Intérieur pensait, en 1857, que seule l'immigration pouvait donner à la culture les bras qui lui manquaient, tant la mortalité décimait les affranchis.
Le tableau des décès de la commune des Abymes montre que l'espérance de vie des affranchis n'excède pas 50 ans. Mais les jeunes congolais, arrivés à partir de 1848, meurent dans des proportions inquiétantes entre 15 et 25 ans. Cette observation nous permet de mesurer à quel point le travail de la canne est épuisant et nécessite un apport constant de main-d'œuvre.
Ces faibles arrivées de populations nouvelles permettent à la population de la Guadeloupe de rejoindre son niveau de 1847, voire même de le dépasser. Mais le chiffre total de la population ne permet pas de restituer le chiffre des immigrants ; celui-ci sert à combler les vides provoqués par la mortalité et ne permet pas directement l'augmentation de la population.
Ces réflexions nous conduisent à penser que pendant l'esclavage, le maintien de la production n'était possible que grâce à l'arrivée massive de main-d'œuvre immédiatement utilisable, donc déjà adulte, dont on tire le maximum pendant 10 années, le temps qu'ils réalisent un pécule suffisant pour racheter leur liberté. Cette petite source de profit a été largement utilisée.
Dans le passé, les colons ont profité de la législation pour envoyer en exil, au Sénégal, des esclaves vieux ou infirmes pour toucher la prime ou l'allocation de dédommagement.
Plus tard, parce que le Sénégal était trop éloigné de la Guadeloupe, les maîtres furent autorisés à vendre les esclaves, dits dangereux, à Porto Rico, où ils coûtaient entre 300 et 400 gourdes rondes (1650 à 2200 F) alors qu'ils étaient estimés 100 à 150 gourdes percées (495 à 585,50 F) en Guadeloupe.
La conception qu'a le colon de l'ouvrier agricole ne change qu'en fonction de la rareté de la main-d'œuvre. C'est seulement après l'abolition que la Guadeloupe demandera à Régis des jeunes ouvriers pour peupler la colonie et assurer la relève d'une population très éprouvée.


QUE SONT DEVENUS LES CONGOLAIS ?

Les immigrés avaient rempli le rôle pour lequel la colonie avait fait appel à eux. Ils avaient stoppé la chute brutale de la population et fourni la main-d'œuvre indispensable au redressement de la production. Mais quel accueil leur avait fait la Guadeloupe ?
Les engagistes fournissaient aux immigrants le logement, la ration alimentaire quotidienne (morue, poisson salé ou viande à concurrence de 200 g, et 85 cl de riz ou de farine de manioc), les vêtements (2 chemises, 2 pantalons en tissu de coton et un chapeau de paille par an, pour les hommes et 2 chemises, 2 jupes ou robes et 4 "mouchoirs" en tissu de coton pour les femmes).
La journée de travail était de 12 h, y compris un ou deux repos s'élevant ensemble à deux heures et demie. N'était pas considéré comme travail l'obligation pour les immigrants de pouvoir, les dimanches et jours fériés, aux soins que nécessitaient la bonne tenue des établissements, l'entretien des animaux et le service de la vie habituelle.
Les immigrés devaient fournir 26 jours de travail par mois effectifs et complets. Les jours d'absence devaient être remplacés par autant de journées supplémentaires.
En cas d'insubordination habituelle, lorsqu'il n'y avait pas d'autre part sujet de la traduire en justice, l'engagé pouvait être remis par l'engagiste à l'administration qui l'employait, soit dans un atelier public, soit sur une habitation domaniale.
S'il était arrêté en contravention aux règlements sur les passeports à l'intérieur, l'engagé était conduit sans délai à son domicile par les soins des autorités locales ou provisoirement déposé dans une maison de police municipale quand le trajet était trop long.
Tout était conçu et imaginé pour garder l'immigrant le plus longtemps possible hors de l'influence des affranchis.
Isolés dans les maisons d'habitation, ils devraient constituer une minorité vivant en vase clos.
Les logements créés pour les immigrés existent encore sur les plantations. On les appelle "kaza-blan" dénomination à caractère péjoratif qui permet de situer l'individu qui l'habite.
Contrairement aux Indiens qui sont restés longtemps sur les habitations ou qui ont fondé des colonies dans leurs circonscriptions, les Congolais les ont abandonnées dès la fin de leurs engagements.
Le logement établissait déjà une différence. D'autre part les engagés africains étaient appelés "kongo".
Il existe des chansons et des dictons dans lesquels les Guadeloupéens font ressortir, avec bonhomie, la façon dont ils ont reçu les Congolais. En règle générale, les Guadeloupéens ont accueilli des hommes qui ne parlaient pas leur langue et qui acceptaient un travail qu'eux-mêmes refusaient.
Aucun Congolais ne s'est fait rapatrier (1), malgré les sommes retenues sur le salaire à cet effet. Il devrait donc être aisé de retrouver des traces de cette minorité congolaise. Il n'en est rien à première vue. Elle s'est fondue dans la population. Aujourd'hui ceux qui ont gardé des noms de nos jours encore porteurs de significations précises au Congo n'ont aucun souvenir de leurs ancêtres.
Même les enfants de père et de mère congolais ont très vite abandonné le vili ou le kikongo, pour ne citer que ces langues qui faisaient apparaître la différence.

(1) À propos de rapatriement de Noirs, nous n'avons jusqu'ici rencontré qu'une seule mention de retour en Afrique. Elle est antérieure à la venue des Congolais en Guadeloupe. Elle émanait de 100 affranchis qui écrivaient une pétition au gouverneur, le 23 août 1851, pour leur rapatriement en Afrique.

Des souvenirs ont été plus longtemps conservés par certains marginaux. Leurs voisins admis dans les manifestations congolaises "clandestines" en portent aujourd'hui témoignage, nous avons pu nous en rendre compte.
Quoiqu'il en soit, les Congolais, comme toutes les ethnies africaines antérieurement arrivées, ont laissé des traces dans la société guadeloupéenne, traces que celle-ci a assimilées et qu'elle considère aujourd'hui comme des valeurs propres.
Les Congolais, en adoptant le créole, langue de l'oralité guadeloupéenne pouvaient au même titre que les autres, faire passer des messages et introduire de nouveaux mots.

CONCLUSION GENERALE

Les importations de main-d'œuvre caractérisent la vie de la Guadeloupe et des autres colonies à sucre pendant tout le XVIII° siècle. Elles n'ont pas cessé malgré l'abolition de l'esclavage et se sont poursuivies sur d'autres bases après la décision de Napoléon III de mettre fin à l'immigration de travailleurs africains.
Une convention fut signée le 1er juillet 1861 entre la Reine d'Angleterre et l'Empereur des français pour régler le recrutement sur les territoires britanniques de l'Inde.
Deux plénipotentiaires, Edouard-Antoine Thouvenel et Henri-Richard Charles, Comte Coully respectivement pour la France et l'Angleterre avaient réglé l'immigration indienne.
Le gouvernement français pouvait recruter et engager pour les colonies françaises des travailleurs sur les territoires indiens appartenant à la Grande-Bretagne et embarquer les émigrants sujets de Sa Majesté Britannique, soit dans les ports britanniques, soit dans les ports français de l'Inde.
Toutefois, les agents français chargés des engagements devaient être agréés par le gouvernement britannique et les recrutements effectués conformément aux règlements existants ou qui pourraient être établis pour le recrutement de travailleurs à destination des colonies britanniques.
Le gouvernement de Sa Majesté Britannique désignait, dans les ports britanniques où avait lieu l'embarquement des émigrants, un agent spécialement chargé de leurs intérêts (le même soin était confié, dans les ports français, à l'agent consulaire britannique à l'égard des Indiens sujets de Sa Majesté Britannique).
L'embarquement n'était possible que si les agents s'étaient assurés que l'émigrant était librement engagé, qu'il avait connaissance parfaite du contrat qu'il avait passé, du lieu de sa destination, de la durée probable de son voyage et des divers avantages attachés à son engagement.
Dans les ports français, l'agent d'émigration ou ses délégués remettaient aux agents consulaires britanniques, au départ de tout navire d'émigrants, la liste nominative des émigrants sujets de Sa Majesté Britannique, avec les indications signalétiques et leur communiquaient les contrats dont ils pouvaient demander copies.
À l'arrivée dans une colonie française d'un navire d'émigrants, l'administration faisait remettre à l'agent consulaire britannique :
- Un état nominatif des travailleurs débarqués, sujets de Sa Majesté Britannique,
- Un état des décès ou des naissances qui auraient lieu pendant le voyage, et l'agent consulaire était avisé, le cas échéant, des décès et des naissances qui pourraient survenir durant l'engagement, ainsi que des changements de maîtres et des rapatriements.

Cette convention fut pour l'Angleterre un moyen de se débarrasser d'un excédent de main-d'œuvre qui gênait le mode de développement qu'elle entendait appliquer en Inde.
La main-d'œuvre indienne avait empêché la nécessaire industrialisation de la canne à sucre et la reconversion des travailleurs libérés dans des secteurs encore viables au début du XX° siècle.

Pour avoir été incapable d'investir sur le long terme, l'économie de la Guadeloupe reste une économie bloquée, maintenue à coups de subventions et par une politique de bas salaires permettant de petits profits immédiats.
Ces investissements hasardeux ont eu des répercussions graves sur l'avenir de la Guadeloupe.
Aujourd'hui, la population qui a bénéficié des retombées des progrès de la médecine a considérablement augmenté.
La France a fait de la Guadeloupe l'une de ses vitrines aux portes de l'Amérique sans changer ses structures économiques. La population, pour n'avoir jamais été associée au développement du pays n'a aucune conscience des priorités et joue son rôle de consommateur.
Du fait de son appartenance française, la Guadeloupe fait partie du Marché commun. Le prix de la tonne de canne, jadis fixé par Paris l'est maintenant par Bruxelles. Les paysans groupés en associations réagissent chaque année aux décisions de la Communauté européenne et de longs conflits marquent les débuts des récoltes.
Les mêmes subventions utilisées au XIX° siècle pour apporter de la main-d’œuvre au sucre sont maintenant employées pour enlever de la main-d'œuvre à la canne.
Des centaines de travailleurs guadeloupéens sont dirigés chaque année vers la France, où ils acceptent les bas salaires que refusent les Français, tandis qu'ils sont remplacés, en Guadeloupe, par des Dominicains et des Haïtiens recrutés pour des salaires encore plus bas.

Sources

Auteur :Mr Paul Mombelli

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