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LES CARAÏBES NOIRS DE SAINT-VINCENT


Rédigé le Jeudi 21 Février 2008 à 09:37 commentaire(s)
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La constitution d'un groupe de Noirs résistant à l'avancée des colons dans les Petites Antilles, connus sous le nom de "Caraïbes noirs", a été facilitée par un concours de circonstances qui s'est opéré dans un contexte historique et une "situation" géographique bien particuliers


Carte Caraibes Sud
Carte Caraibes Sud
Saint-Vincent possède une protection naturelle de récifs constitués en chaîne par les îles Grenadines. Les Européens aux débuts de la colonisation des Petites Antilles ne connaissaient pas les "passages" pour pénétrer dans la baie de chacune de ces îles et leurs navires ne manquaient pas de s'échouer dans ces pièges naturels.
--- Les Caraïbes, en 1660, arrachent un traité de paix aux puissances européennes en faisant reconnaître la Dominique et Saint-Vincent comme territoires neutres dans la course à la colonisation. C'est précisément durant cette période, entre 1635 et 1675, que s'échouent trois bateaux négriers, au large de Saint-Vincent. Les esclaves noirs, issus de ces "cargaisons", se présentèrent a priori comme des alliés objectifs pour les Indiens caraïbes qui pouvaient difficilement freiner l'expansionnisme des colons européens dans les Petites Antilles. Mais la situation sur le terrain fut bien plus complexe.

Lors de leurs premières razzias sur les positions européennes insulaires, les Caraïbes emportèrent avec eux des prisonniers blancs et noirs. Les Noirs amenés de force au Nouveau Monde par les Blancs et réduits à la condition d'une simple marchandise, ne se firent certainement pas prier pour participer ensuite avec leurs "nouveaux maîtres" caraïbes aux attaques-éclair meurtrières contre les colons européens.
Les Noirs partagèrent et adoptèrent le mode de vie des Caraïbes.

Ces "captifs" noirs, esclaves des Caraïbes, avaient de nouvelles conditions de vie sans comparaison avec celles qui prévalaient dans le système esclavagiste européen. Si de nombreux documents mentionnent la fuite des esclaves noirs partis des établissements européens pour rejoindre les Caraïbes, la "démarche inverse" n'a pas connu le même succès...

Parmi les raids de représailles indiennes coalisées contre les positions françaises, une attaque en 1654 à nouveau sur Saint-Pierre, en Martinique, faillit être victorieuse pour eux si des navires hollandais ne s'en étaient pas mêlés. On mentionna la présence de plusieurs dizaines de Noirs marrons faisant partie des assaillants. D'abord surpris par l'attaque indienne, ceux-ci avaient pris fait et cause pour les Caraïbes, contre leur ennemi commun, et leur avaient indiqué les caches de leurs maîtres. Dans son Histoire générale des Antilles, Du Tertre décrit avec quelle rage les "sauvages et les nègres marrons" harcelèrent les Blancs jusque dans les bois où ils avaient trouvé refuge, pour ensuite les massacrer.

Suite à ces raids de plus en plus violents soutenus à terre par les esclaves noirs ayant attendu leur heure pour s'enfuir, la crainte d'une alliance negro-caraïbe mieux préparée, de plus grande ampleur, s'amplifia.
D'ailleurs, comme l'atteste Du Tertre en 1656, les Noirs de Martinique trouvaient refuge dans le territoire de la Capesterre, réservé aux Caraïbes. Après le massacre en 1658 des Caraïbes de la Martinique, les rares survivants se replièrent sur les îles de la Dominique et de Saint-Vincent, devenues en 1660 les derniers territoires neutres dans la course entre puissances coloniales.
Le danger venait surtout de Saint-Vincent. Là, les Noirs n'avaient cessé d'augmenter en nombre, depuis leurs premières captures par les Caraïbes sur les colonies espagnoles et les possessions françaises. Leur nombre s'était élevé sensiblement à partir de 1635, année de deux naufrages de navires négriers espagnols, près de Saint-Vincent.

Les Caraïbes auraient, selon certains auteurs, indiqué de fausses directions aux trafiquants pour "passer" les récifs, en les guidant par des grands gestes des bras depuis les îles Grenadines où ils avaient l'habitude de pêcher. Une fois que les Blancs s'échouaient, ils les massacraient et s'appropriaient la cargaison, qu'elle fut en vin, or, ou esclaves.
Un troisième bateau négrier se serait abîmé en 1675 au large de Saint-Vincent, dans l'île des Grenadines appelée Béquia, laissant s'échapper environ cinq cents esclaves. Les Noirs, sur Saint-Vincent, qui étaient intégrés au groupe des Caraïbes, s'en seraient définitivement séparés après ce dernier afflux massif d'Africains.

De plus, un autre événement historique, lié à la situation de rébellion permanente des Noirs sur l'île voisine de la Barbade, anglaise, eut des répercussions directes sur le rééquilibrage des forces en présence à Saint-Vincent. En effet, dans les années 1650 et 1660, les Noirs de la Barbade, fuyant vers Saint-Vincent, étaient remis par les Indiens caraïbes aux autorités anglaises, point sur lequel insistait le traité de paix de 1660, signé entre les Caraïbes et les puissances coloniales européennes. Mais avec "l'arrivée au pouvoir" des Noirs sur Saint-Vincent, ou plutôt la prééminence de leur groupe sur celui des Indiens caraïbes après 1675, le père Labat qui effectua un voyage entre 1693 et 1705 dans les Petites Antilles nota que les marrons n'étaient dès lors plus remis aux autorités coloniales de la Barbade. Les Noirs de Saint-Vincent, devenus plus puissants que jamais sur l'île, ne restituaient pas ces nouvelles recrues, contrairement aux Caraïbes quelques années plus tôt, car elles constituaient pour leur groupe une augmentation de leurs effectifs, et un apport de résistants particulièrement aguerris à la survie et à la lutte (ces fuyards en effet avaient d'abord déjoué la traque des colons et de leurs chiens sur Barbade, pour ensuite s'en remettre aux courants les séparant de Saint-Vincent en bravant les dangers de la mer).

En 1719, un événement capital survint : les Noirs de Saint-Vincent repoussèrent une attaque des Français. Après cette action victorieuse, les puissances coloniales ne parlèrent plus de simple "nègres", mais comme d'un groupe solidement constitué, dit des "Caraïbes noirs", qui força le respect après ses hauts-faits de guerre. Les Caraïbes noirs assurèrent dès lors efficacement la relève des Indiens caraïbes dans la lutte contre les colons, ces derniers voyant d'un très mauvais œil succéder à l'extinction des Amérindiens, cette nouvelle résistance, à la fois "nègre et caraïbe".
Le projet, avancé par les Français avec l'accord tacite des Anglais, en 1700 "d'enlever ces nègres" n'était pas une mince affaire, compte tenu de la crainte qu'inspiraient les Noirs et du relief peu hospitalier pour une action rapide à mener contre eux dans les parties boisées de Saint-Vincent.
Les Français prirent comme prétexte de venir en aide aux Indiens, dont certaines femmes auraient été enlevées par les Noirs durant cette période, pour prendre encore davantage pied dans l'île, au détriment, dans un premier temps, des Caraïbes, et dans un deuxième temps, pour aller mater les Noirs et s'emparer de l'île tout entière. Ils faisaient donc d'une pierre deux coups.

Les Français décidèrent d’abord d'isoler politiquement et géographiquement les Noirs, en séparant Saint-Vincent en deux par une frontière ("barre de l'isle"), avec les Caraïbes à l'ouest, et les Noirs à l'est. Les Français procédaient, en cette année 1700, avec les Noirs de Saint-Vincent exactement comme ils l'avaient fait avec les Caraïbes aux débuts de la colonisation des Petites Antilles. En effet, dès 1639, à la Martinique, ils préférèrent gagner du temps plutôt que d'attaquer directement les Caraïbes. Ils les avaient repoussés à l'est, les forçant à signer un accord divisant l'île en deux par une "barre".

Les Caraïbes étaient les alliés des Français, mais cette division territoriale signifiait que les Français légitimaient leur présence sur l'île, à l'ouest, en territoire caraïbe. Les Français considéraient de fait comme leur territoire celui de leurs alliés caraïbes, mais de façon indirecte et insidieuse. Les Français légitimaient leur présence par leur alliance avec les Caraïbes, par le devoir, l'obligation, qu'ils avaient d'intervenir en territoire caraïbe pour défendre les intérêts de leurs protégés.
Ces événements ne firent que précipiter la chute du groupe des Caraïbes de Saint-Vincent, incapables de faire face sur le front extérieur à la réduction de leur aire d'influence dans les Petites Antilles, et dans l'intérieur de s'imposer face aux Noirs. Pire, ils prolongèrent leur alliance avec les Français, qui derrière une entente de façade, les manipulaient depuis le début.

En 1683, les Noirs étaient estimés à 4.000, contre 2.000 Caraïbes. Au début du XVIIIe siècle, les Noirs étaient estimés à 90 % de la population totale de l'île. Puis ce fut le tournant de 1719 : en repoussant victorieusement une attaque des Français sur Saint-Vincent, les Noirs non seulement s'affirmèrent comme le groupe prédominant sur l'île, mais surtout ils reprirent le flambeau de la lutte contre la colonisation européenne, abandonné par les Indiens caraïbes.
Mal préparée, composée de jeunes recrues inexpérimentées et sous-représentées face aux 4.000 Noirs connaissant chaque bosquet du relief montagneux vincentois, cette expédition qui devait être composée au début de 1.200 hommes aguerris ne débarqua sur le sol de Saint-Vincent qu'avec 300 âmes, dont une centaine d'enfants n'ayant jamais manié d'arme. Les Noirs n'avaient laissé derrière eux que désolation, en brûlant leurs villages, et certaines sources anglaises mentionnent qu'ils auraient même tué bon nombre de leurs femmes et enfants, afin qu'ils ne soient pas pris vivants par les Français, et qu'ils auraient choisi de se rallier aux Anglais.
Le dénommé Poulain, parti à la poursuite des rebelles dans les bois, fut tué dès les premières escarmouches. Les rescapés du petit détachement de trente hommes emmené par Poulain, rejoignirent sans plus attendre le restant des troupes resté sur la côte. L'expédition fit voile vers la Martinique, pour annoncer la défaite à Dubucq.
Les Noirs prirent soin de ne pas s'acharner sur les fuyards afin d'aller plaider ensuite leur cause de légitime défense auprès du gouverneur de la Martinique. À l'art de la guérilla s'ajoutait celui de la diplomatie, cette double stratégie ayant permis au groupe de se maintenir en vie sur Saint-Vincent jusqu'à sa déportation de l'île...


Pendant la guerre de Sept-ans, qui débuta en 1757, la France avait perdu toutes ses possessions dans la zone antillaise et ne put s'opposer à la prise de possession par les Anglais des deux îles indiennes. Malgré des combats acharnés, les Indiens étaient condamnés à se marginaliser ou à disparaître. Ceux de la Dominique se marginalisèrent de plus en plus alors que ceux de Saint-Vincent après un ultime combat dans les années 1795-96 furent déportés au Honduras.

Aujourd'hui, les derniers Caraïbes (quelques centaines) ne se retrouvent plus que dans des réserves en Dominique et à Saint-Vincent. Ces deux îles, leurs derniers bastions dans les Petites Antilles depuis le traité de paix de 1660, avaient été défendues corps et âme, contre les Français puis contre les Anglais. Mais les Caraïbes durent se soumettre à l'alliance avec l'un ou l'autre de ces deux camps pour tenter de subsister. Pris entre deux feux, ils ne purent résister bien longtemps à l'extermination de leur peuple.
Un autre groupe de Caraïbes se maintint en Guadeloupe, mais il disparut avec les derniers Caraïbes au début du XXe siècle.



Ce récit m’a été inspiré par l’Histoire générale des Antilles habitées par les Français (quatre volumes, 1667-1671) du dominicain Jean-Baptiste Du Tertre et par le premier volume de la thèse de Nicolas Rey, docteur en sociologie du développement, qui a été éditée par les éditions Karthala et dont nous aurons à reparler.

Source :

Auteur :Mr Paul Mombelli

Site internet : Petit Journal de Montmain

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Paul Mombelli